Décès de Jean Roudillon

Jean Roudillon à l'oeuvre

Jean Roudillon est décédé la semaine dernière, Anthony Meyer qui le connaissait et l’aimait depuis longtemps, nous a fait parvenir ce texte qui suffit à évoquer la place de Jean Roudillon dans le monde des amateurs d’art pas seulement primitif.

 

Un rideau tombe, une porte se ferme, Jean Roudillon s’en va – toujours discret – emportant avec lui un bagage immense. Bien plus qu’une malle ou un ensemble de valises – c’est un container voire même un cargo rempli de connaissances et d’expériences acquises et vécues lors d’une vie elle-même remplie jusqu’à ras-bord.

Jean Roudillon a tout vu ou presque de ce XXe puis XXIe siècle. Il a vécu les guerres, les paix, les évènements, les crises, les révolutions, les réussites, les folies et les banales normalités d’un monde en effervescence. Du télégramme, de l’aérogramme et du TELEX, il s’est mis au FAX puis au Minitel, suivis de l’internet, puis du mobile et maintenant Jean n’a plus besoin de toute cette technologie – il parle en direct avec les ancêtres.

Oui, Jean Roudillon, c’est un esprit – un esprit libre qui a suivi un chemin tracé dans les méandres de l’art avec le grand A. Les “African-istes, Américan-istes, Précolombian-istes, Océan-istes, Médieval-istes, Icon-istes, Antiquités-istes, Préhistorien-istes, les Modern-istes” et j’en passe, des “-istes”, ont perdu un maître – un expert – un amoureux des arts de toutes sortes et de toutes provenances. Mais nous avons aussi perdu un partageur – un professeur – un homme généreux de son savoir.

Jean Roudillon était cet épicurien, touche-à-tout, jouisseur, émerveillé par la beauté du geste d’un sculpteur, par l’effet du temps sur la patine d’un bronze de la Renaissance, par la puissance géométrique tribale et la monumentalité de l’Antique. La beauté – tout court – que ce soit celle d’une femme longuement observée à la sortie d’un restaurant londonien, celle une tête d’apôtre du Xe dans une salle à Drouot, un émail de Limoges, un plateau d’huîtres, un retable sur un stand à TEFAF, un verre de vodka Grey Goose, Juliette Greco chantant « Déshabillez-moi », ou un Ba-Kota chiné sur un marché du Sud de la France – tout cela était pour lui du beau !

La bonne chère va de pair avec cette délectation de la vie, de la cuisine de Jean, raffiné et délicat, dont il se plaisait à partager les recettes lors de longs dîners de groupes, sans oublier les séances aux tables des grandes chefs ou même le simple couscous du restaurant voisin. Et le théâtre et l’opéra vont de pair avec cette manière si complète et développée de profiter de tout instant et de toute chose belle.

L’expertise est un fil étroit et l’expert, en bon funambule, doit avoir le pied léger et agile. Jean Roudillon était un expert et surtout un grand expert pour beaucoup de raisons – principalement grâce à son énorme connaissance acquise depuis sa sortie avec honneurs de l’École du Louvre, renforcée par le contact étroit avec les œuvres, les artistes, les collectionneurs, les confrères mais aussi les faussaires. Il a assisté à l’apparition sur le marché de multitudes de types d’objets de par le monde. Il a vu l’arrivée massive d’œuvres de l’Afrique dans les années 50-60-70, l’Art du Luristan et les tapis persans lors de la chute du régime du Shah d’Iran, et les Icônes arrivées en masse avec la chute de l’Union Soviétique, et puis il a même donné de sa personne en participant avec deux autres personnages hauts en couleurs à un voyage de collecte au Mexique tout en payant de sa personne le prix de cette entreprise à l’époque.

Il a vu arriver sur le marché les premiers faux savamment élaborés d’après les premières publications européennes. Il avait le lien direct avec le savoir inestimable des grands connaisseurs du XIXe siècle au travers de son père et des collectionneurs du début du siècle.

Mais plus encore la leçon principale que j’ai retenue parmi beaucoup fut la suivante : quand on ne sait pas, eh bien il faut l’admettre ! Le dire et donc chercher le savoir auprès de ceux qui l’ont. C’est la première et la plus grande des leçons de Jean Roudillon.

Jean Roudillon jouait un rôle de Parrain – oui un peu comme Marlon Brando, mais sans le coté mafieux. Il a d’ailleurs parrainé bon nombre d’être nous – nous poussant à devenir membres d’associations d’experts et d’antiquaires afin de mieux aider à améliorer et préserver nos métiers pour l’avenir. Il était la personne que l’on recherchait pour faire une médiation lorsque deux autres experts s’affrontaient. Jean trouvait que la meilleure façon de régler les problèmes était la parole – il avait un respect pour tous et une délicatesse, une discrétion parfaite.

Mais n’oubliez pas que Jean Roudillon a été un marchand, et un marchand redoutable ; carnassier et sûr de lui – avec un œil aiguisé vendant aussi bien de la Haute Époque, de l’Antique que du Tribal. Il a été l’un de ceux à qui on peut donner le titre de Grand Marchand. Avec son associé Olivier Le Corneur, ils ont tenu le marché de l’art primitif à Paris pendant de longues années – vendant et achetant des chefs-d’œuvre par brassées à des prix qui nous semblent aujourd’hui dérisoires.

En 1956, en précurseur, Jean Roudillon a été membre du comité d’organisation de la première « Foire internationale des Antiquaires », et par la suite il a activement participé à la création de « La Biennale des Antiquaires » qui lui avait succédé en 1962 au Grand Palais. Le SNA (Syndicat National des Antiquaires), qui justement organise la Biennale, en hommage à sa carrière et pour services rendus, a nommé Jean Roudillon membre d’honneur, le 13 janvier 2020.

Sachez-le : Jean est le dernier, le doyen, l’Ultime, de ceux qui ont connu les grands et moins grands de l’époque héroïque du marché de l’art tribal. Il fournissait André Breton, vendait pour Stéphane Chauvet, concurrençait Charles Ratton, et a été l’expert pour la vente de la collection Paul Guillaume; il achetait pour les plus grands et construisait les collections à travers le monde entier.

Jean n’avait pas peur de dire les choses, mais il les disait avec discernement et de manière discrète, vous laissant le soin de bien comprendre que cette remarque dite avec douceur dans une salle de vente où il officiait, voulait bien dire que « c’est dans le style de, et c’est joliment fait » était en réalité un conseil avisé : « Mais ne l’achetez pas ! »

Une des plus grandes œuvres de Jean Roudillon est la « création » de « La Korrigane » – le mythe de cette expédition – le dernier grand voyage de collecte dans le Pacifique, qui n’existerait pas sans l’heureuse rencontre entre Mme la Comtesse de Ganay et Jean Roudillon. Les 4 et 5 décembre 1961, Jean va vendre sous le marteau de Maître Maurice Rheims la fabuleuse collection récoltée lors du voyage en Océanie de la Korrigane en 1934-36. Par la suite, et jusqu’à hier, Jean Roudillon sera l’expert de référence pour les familles De Ganay, Van den Broek d’Obrenan et Ratisbonne, vendant les suites de la collection.

En tant qu’expert, le nombre de ventes faites par Jean est incalculable, le nombre d’objets vendus est encore moins facile à comptabiliser. Où que je me tourne, je tombe invariablement sur une pièce passée dans les mains ou sous l’œil de Jean Roudillon.

Je me souviens de ses histoires – et il y en a tellement – toutes relatées avec son merveilleux petit sourire, jamais narquois, juste celui d’un homme se délectant du plaisir de nous raconter une belle et bonne histoire pour nous faire rêver, songer, et rire. Les souvenirs se bousculent quand je pense à tout ce que j’ai entendu et le peu que j’ai réussi à conserver de ce qu’il nous a dit et raconté.

Je termine sur un moment d’une infinie tendresse et d’une douceur nostalgique – Jean est venu en compagnie de Marie-Jo et de Pierrette à un vernissage dans ma galerie il y a une dizaine d’années. Je l’ai retrouvé silencieux, immobile depuis un long moment, la tête baissée devant mon ULI. M’inquiétant pour lui, je l’ai rejoint et il m’a rassuré avec les larmes aux yeux – il revoyait le ULI pour la première fois depuis plus de 50 ans, après l’avoir vu arriver rue Jacob chez Marie-Ange Ciolkowska un jour où il lui rendait visite pour affaires. Les souvenirs sont remontés de loin ce soir-là et nous avons terminé ce moment intime et plein de bonheur Chez Fernand devant des plats fumants et en finissant sur des verres de rhum à la Rhumerie…

Je te regrette déjà, mon cher Jean, tu as été là toute ma vie. Oscar, mon père, me parlait souvent de toi quand nous étions à Los Angeles. Tu étais déjà très présent pour moi qui n’avais que 6 ou 8 ans. Puis je t’ai rencontré en 1968, enfin. Je n’ai pas de souvenir précis de ce moment, mais tu as été l’expert pour les ventes des collections de mes parents et là, je revois effectivement des moments à Drouot Orsay où tu nous accompagnais lors de la présentation des collections d’Oscar Meyer. Puis, devenant marchand, je suis allé avec Rita, ma mère et associée, faire des affaires avec et grâce à toi. Tu m’as donné ma première commission quand j’ai vendu les deux énormes et invendables tambours africains que tu m’avais confiés.

À Jean-François, Michel et Denise, à Marie-Jo, à Pierrette et à Mme Sœur, je présente nos plus sincères condoléances… ainsi qu’à Laurent, « fils spirituel » depuis toujours.

Anthony JP Meyer et sa famille

Paris, Mai 2020

Pour Information : Du fait des restrictions sanitaires en place les obsèques de Jean Roudillon auront lieu dans la plus stricte intimité familiale, le Lundi 25 Mai, à 14h30 au crématorium du cimetière du Père Lachaise (Paris 20e). Une messe solennelle sera célébrée à l’église Saint-Sulpice, dans le VIe arrondissement à la rentrée de Septembre 2020.

www.meyeroceanic.art

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Une rencontre au sommet : Dr. Guy Onghena et Jean Roudillon le sur le stand de la Galerie Meyer a TEFAF en 2013. Photo : © Galerie Meyer, Paris.

Vidéo

 

 

 

 

 

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